Gilera : le quatre-cylindres italien qui régnait avant MV Agusta

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Gilera : le quatre-cylindres italien qui régnait avant MV Agusta


Histoire des marquesGileraGrand Prix 500 des années 50

Fondée en 1909 par Giuseppe Gilera et installée à Arcore, la marque italienne a régné sur la catégorie reine avant MV Agusta. Son arme : un quatre-cylindres de 500 cm³ hérité du projet Rondine, suralimenté et crédité de 80 ch à 9 000 tr/min avant guerre, redessiné en version atmosphérique par Piero Remor en 1948. Six couronnes mondiales en huit saisons suivent : Umberto Masetti en 1950 et 1952, Geoff Duke en 1953, 1954 et 1955, Libero Liberati en 1957. Le 26 septembre 1957, Gilera, Moto Guzzi et Mondial quittent les Grands Prix. Piaggio rachète la marque en 1969.

Sommaire


De Zelo Buon Persico à Arcore : la naissance d'une dynastie

Avant les quatre-cylindres hurlants et les tribunes de Monza, il y a un gamin de vingt-deux ans penché sur un établi. Giuseppe Gilera, né Gellera le 21 décembre 1887 à Zelo Buon Persico, dans la campagne lombarde, assemble sa première machine en 1909 : la VT 317, un monocylindre culbuté de 317 cm³. Deux ans plus tard, il ouvre avec son frère Luigi un atelier de mécanique à Milan.

L'entreprise déménage à Arcore, au nord-est de Milan, dès 1916, d'abord logée dans les ateliers de menuiserie Bestetti. En 1923, l'usine définitive sort de terre via Cesare Battisti : ce sera le siège de la marque jusqu'en 1993. Arcore devient un nom qui compte dans l'industrie italienne, au même titre que Mandello del Lario pour Moto Guzzi ou Pesaro pour Benelli. Dans les années 1930, Gilera écoule des monocylindres robustes, s'installe durablement dans le paysage industriel du pays, et commence à regarder la compétition comme le meilleur des panneaux publicitaires.


Rondine : le quatre-cylindres tombé de l'aviation

Le moteur qui va faire la légende n'est pas né chez Gilera. Il remonte aux années 1920 et à deux ingénieurs installés à Rome, Carlo Gianini et Piero Remor, qui imaginent un quatre-cylindres en ligne pour la course. Le projet passe par l'atelier OPRA, puis atterrit chez un motoriste d'aviation, la CNA (Compagnia Nazionale Aeronautica) du comte Giovanni Bonmartini. Là, il prend son nom d'oiseau : Rondine, l'hirondelle.

Le résultat tient de l'objet d'ingénierie pure. Bloc de 492 cm³ (52 × 58 mm), quatre cylindres inclinés vers l'avant à 60 degrés, double arbre à cames en tête, refroidissement par eau et surtout un compresseur Roots : dans sa version d'avant-guerre, la Rondine annonce 80 ch à 9 000 tr/min, une valeur hallucinante pour une 500 de l'époque. Gilera rachète le projet vers 1935.

La démonstration arrive vite. Le 21 octobre 1937, sur l'autoroute Bergame-Brescia, Piero Taruffi — pilote et patron du service course de la marque — lance une Rondine entièrement carénée, dont il a lui-même dessiné la carrosserie, et bat le record du monde absolu de vitesse à 274,181 km/h. Un chiffre qui place la moto italienne au-dessus de tout le monde… pendant cinq semaines, jusqu'à ce que la BMW d'Ernst Henne reprenne le record le 28 novembre.

La guerre passe, et avec elle les règles changent : la suralimentation est interdite en compétition. Remor reprend sa copie et livre en 1948 un quatre-cylindres transversal atmosphérique et refroidi par air, plus simple, plus léger — environ 125 kg pour la moto complète et 55 ch au départ. C'est cette machine-là qui va écrire l'histoire.


Six couronnes mondiales en huit saisons

Quand la FIM crée le championnat du monde en 1949, l'affaire se joue d'abord entre les monocylindres britanniques et les quatre-pattes italiennes. Gilera perd la première manche, mais frappe dès l'année suivante : en 1950, Umberto Masetti coiffe Geoff Duke, alors sur Norton, pour un seul point (28 contre 27). Masetti remet le couvert en 1952, avec 28 points devant les 25 de Leslie Graham sur MV Agusta.

Le total final est net et vérifiable : six titres mondiaux 500 en huit saisons, de 1950 à 1957. Masetti en 1950 et 1952, Geoff Duke en 1953, 1954 et 1955, Libero Liberati en 1957. Sur cette période, aucun constructeur ne fait mieux dans la catégorie reine — et il faut se souvenir que le titre constructeurs n'a même pas été décerné en 1954, la FIM étant alors en conflit ouvert avec les fabricants sur le calendrier et sur l'existence même du championnat pilotes.

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Geoff Duke, le Britannique qui a fait gagner l'Italie

L'histoire de Gilera est indissociable d'un homme du Lancashire. Geoff Duke, né à St Helens, est déjà triple champion du monde sur Norton — 350 en 1951 et 1952, 500 en 1951 — quand il fait, en 1953, le choix qui scandalise l'Angleterre : signer chez l'italien Gilera. Il y trouve un moteur bien plus puissant que le monocylindre Norton, mais une partie-cycle rétive, qu'il contribue à dompter.

Le résultat est sans appel : trois titres 500 consécutifs, en 1953, 1954 et 1955. La saison 1954 est une démonstration — 40 points pour Duke contre 20 à Ray Amm sur Norton. Duke devient une vedette internationale, l'un des premiers pilotes moto à être une star au-delà des paddocks, dans la lignée de ce que raconte l'histoire du championnat du monde.

Puis tout déraille. Au Grand Prix des Pays-Bas 1955, sur le circuit d'Assen, les pilotes privés se mettent en grève pour réclamer de meilleures primes de départ. Duke, star du plateau, les soutient publiquement. La FIM le suspend six mois — une sanction qui ampute le début de sa saison 1956 et enterre ses chances d'un quatrième titre d'affilée. Il ne retrouvera jamais tout à fait le même niveau : en 1957, il ne termine que quatrième du mondial 500 avec 10 points.


1957 : l'apothéose, puis le couperet

La saison 1957 est la plus belle et la dernière. Gilera aligne un plateau redoutable et place deux hommes sur le podium final : Libero Liberati, l'Ombrien de Terni surnommé le « Cavaliere d'acciaio », champion du monde 500 avec 32 points, devant l'Écossais Bob McIntyre (20 points, Gilera lui aussi) et John Surtees sur MV Agusta (17 points). Liberati s'impose en Allemagne, en Belgique, en Ulster et à Monza. Le quatre-cylindres est alors crédité de plus de 70 ch à 10 500 tr/min et de près de 260 km/h avec son carénage intégral — un type de carrosserie que la FIM interdira dès 1958.

Le sommet, c'est l'île de Man. En juin 1957, pour le cinquantenaire du Tourist Trophy, le Senior TT se court sur huit tours au lieu de sept. Bob McIntyre, sur Gilera, devient le premier homme à boucler le Mountain Course à plus de 100 mph (161 km/h de moyenne), signe un meilleur tour à 101,12 mph et mène la course de bout en bout. Un mur symbolique tombe.

Trois mois plus tard, coup de tonnerre. Le 26 septembre 1957, Gilera, Moto Guzzi et FB Mondial annoncent conjointement leur retrait des Grands Prix à partir de 1958. Le communiqué — passé à la postérité sous le nom de « patto di astensione » — invoque des performances devenues dangereuses pour les pilotes et l'absence de rivaux étrangers, qui vide les victoires de leur sens. En coulisses, l'arithmétique est plus brutale : des budgets de course devenus fous face à un effondrement des ventes de motos, la petite voiture commençant à remplacer le deux-roues dans les foyers italiens. Et un deuil pèse sur la maison : Ferruccio Gilera, fils et héritier désigné de Giuseppe, est mort le 9 octobre 1956 en Argentine, à 26 ans.

MV Agusta était partie prenante de cet accord entre constructeurs italiens. Elle s'en est retirée au moment de le rendre public. Le comte Domenico Agusta, adossé à son groupe d'hélicoptères, a continué de courir — seul face à un plateau vidé. Résultat : dix-sept titres 500 consécutifs pour MV, de 1958 à 1974, avec Surtees, Mike Hailwood, puis Giacomo Agostini. Le trône que Gilera a quitté de son plein gré, un autre s'y est assis pour vingt ans.


L'après-Grand Prix : Scuderia Duke, Caldarella et Piaggio

Les quatre-cylindres n'ont pas été détruits. Ils ont dormi à Arcore, et sont ressortis deux fois. En 1963, Geoff Duke monte sa propre structure, la Scuderia Duke, et engage Derek Minter et John Hartle sur les Gilera de 1957 face aux MV de Hailwood. Les machines ont six ans, l'écart s'est creusé, mais elles font encore illusion.

En 1964, c'est un Argentin qui reprend le flambeau : Benedicto Caldarella, vainqueur du Grand Prix d'Argentine 500 en 1962 sur Matchless, hérite d'une Gilera de 1957 sortie de l'usine. Au Grand Prix des États-Unis, à Daytona, il tient tête à Hailwood roue dans roue avant qu'une boîte de vitesses réduite au seul quatrième rapport ne l'élimine. Il prend sa revanche à Monza, au Grand Prix des Nations, avec une deuxième place derrière Hailwood et le meilleur tour en course. C'est le dernier grand fait d'armes du quatre-cylindres d'Arcore.

Pour l'entreprise, la suite est plus grise. Les ventes s'effritent tout au long des années 1960, la trésorerie se tend, et en 1969 le groupe Piaggio — déjà maître de la Vespa — prend le contrôle de Gilera. Giuseppe Gilera meurt le 20 novembre 1971 à Arcore, à 83 ans. L'usine historique ferme en 1993, la production partant à Pontedera. La marque survivra encore quelques décennies en scooters et petites cylindrées avant de s'éteindre en catalogue.

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Tableau récapitulatif

Repère Détail vérifié
Fondation 1909, première moto VT 317 (317 cm³) par Giuseppe Gilera, 22 ans
Usine historique Arcore (Milan) dès 1916, usine définitive en 1923, fermée en 1993
Origine du 4-cylindres Projet Rondine (Gianini/Remor, puis CNA), racheté par Gilera vers 1935
Rondine suralimentée 492 cm³, refroidie par eau, compresseur Roots, 80 ch à 9 000 tr/min
Record de vitesse 274,181 km/h par Piero Taruffi, Bergame-Brescia, 21 octobre 1937
4-cylindres d'après-guerre Atmosphérique, refroidi par air, présenté en 1948 (env. 55 ch, 125 kg)
Titres mondiaux 500 6 : Masetti (1950, 1952), Duke (1953, 1954, 1955), Liberati (1957)
Fait d'armes 1957 Bob McIntyre, premier tour à plus de 100 mph au TT (meilleur tour 101,12 mph)
Retrait 26 septembre 1957 : Gilera, Moto Guzzi et FB Mondial quittent les GP (« patto di astensione »)
Rachat Piaggio prend le contrôle de Gilera en 1969

FAQ — Questions fréquentes

Combien de titres mondiaux 500 cm³ Gilera a-t-elle remportés ?
Six, en huit saisons : Umberto Masetti en 1950 et 1952, Geoff Duke en 1953, 1954 et 1955, et Libero Liberati en 1957.

Combien de titres Geoff Duke a-t-il gagnés sur Gilera ?
Trois, tous en 500 cm³ et consécutifs : 1953, 1954 et 1955. Ses trois autres couronnes mondiales (350 en 1951 et 1952, 500 en 1951) ont été acquises sur Norton.

Pourquoi Gilera s'est-elle retirée des Grands Prix en 1957 ?
Le 26 septembre 1957, Gilera, Moto Guzzi et FB Mondial ont annoncé ensemble leur retrait à partir de 1958, dans un accord resté célèbre sous le nom de « patto di astensione ». Le communiqué invoquait des performances devenues dangereuses et l'absence de rivaux étrangers ; en pratique, les budgets de course s'envolaient au moment où les ventes de motos s'effondraient. MV Agusta, associée à cet accord entre constructeurs italiens, s'en est retirée au moment de le rendre public et a couru seule ensuite.

D'où vient le moteur quatre-cylindres de Gilera ?
Du projet Rondine, un quatre-cylindres en ligne conçu par Carlo Gianini et Piero Remor puis développé par le motoriste aéronautique CNA. Gilera l'a racheté vers 1935. Suralimenté et refroidi par eau, il donnait 80 ch à 9 000 tr/min ; Remor l'a redessiné après-guerre en version atmosphérique refroidie par air, présentée en 1948.

Quand Gilera a-t-elle été rachetée par Piaggio ?
En 1969. Affaiblie par la chute des ventes des années 1960, la marque est passée sous contrôle du groupe Piaggio. L'usine historique d'Arcore a fermé en 1993, la production étant transférée à Pontedera.