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Les pionnières de la moto : les femmes qui ont roulé avant tout le monde
CultureVan BurenBessie Stringfield
De Clara Wagner, disqualifiée en 1910 malgré une feuille de route parfaite, à Beryl Swain, privée de licence après le Tourist Trophy 1962, une même histoire relie les femmes qui ont roulé quand les règlements les en excluaient. Les sœurs Van Buren traversent l'Amérique de 1916 sur leurs Indian Power Plus, Beatrice Shilling passe de l'anneau de Brooklands aux carburateurs du Rolls-Royce Merlin, Theresa Wallach relie Londres au Cap, Bessie Stringfield sillonne le Sud ségrégué et Anke-Eve Goldmann impose sa combinaison de cuir une pièce.
Sommaire
- Avant 1920 : rouler quand la route n'existe pas
- 1916 : les sœurs Van Buren traversent l'Amérique
- Brooklands : trois femmes, une Gold Star
- Beatrice Shilling : de l'anneau de vitesse au moteur Merlin
- Theresa Wallach : de Londres au Cap, puis l'Amérique
- Bessie Stringfield : la reine de Miami, et ce que l'on sait d'elle
- Anke-Eve Goldmann : le cuir une pièce et la porte fermée
- L'interdiction : de Clara Wagner à Beryl Swain
- Tableau récapitulatif
- FAQ — Questions fréquentes
Avant 1920 : rouler quand la route n'existe pas
Au tournant des années 1900, la moto n'est pas un loisir mais un engin utilitaire et capricieux, que l'on répare soi-même au bord de chemins qui ne sont souvent que des pistes. Les premières femmes à s'en emparer ne militent pas d'abord : elles roulent, parce que la machine existe et qu'elle va plus loin qu'un cheval. L'obstacle ne vient pas de la mécanique, mais des règlements sportifs qui, un peu partout, traitent la motocycliste comme une anomalie.
L'Américaine Clara Wagner (1891-1961) en fait l'expérience très tôt. Fille d'un constructeur, elle adhère à la Federation of American Motorcyclists en 1907, à quinze ans, et en devient la première membre féminine. En 1910, à dix-huit ans, elle boucle une épreuve d'endurance de 365 miles entre Chicago et Indianapolis sous la pluie, sur des routes défoncées, et rend une feuille de route parfaite. La fédération lui refuse pourtant le trophée : son engagement est requalifié en « non officiel », au motif que le règlement écarte les femmes de la compétition.
Cinq ans plus tard, Effie Hotchkiss, vingt-six ans, quitte Brooklyn le 2 mai 1915 sur une Harley-Davidson Model 11-F à boîte trois vitesses, sa mère Avis, cinquante-six ans, installée dans le side-car. Direction San Francisco et son exposition universelle. Elles deviennent les premières femmes à traverser les États-Unis à moto, puis rentrent par la route : environ 9 000 miles au total, outils dans la sacoche.
1916 : les sœurs Van Buren traversent l'Amérique
Augusta, née en 1884, et Adeline Van Buren, née en 1889, passent pour des descendantes de Martin Van Buren, huitième président des États-Unis — une filiation constamment citée depuis 1916, mais qu'aucune source généalogique n'a jamais établie. Elles militent au sein du Preparedness Movement, qui réclame que le pays se prépare à entrer dans la Première Guerre mondiale. Leur idée est précise : confier aux femmes les missions d'estafette, afin de libérer des hommes pour le front. Pour la démontrer, elles décident de traverser le continent, chacune sur sa propre machine.
Le 4 juillet 1916, elles quittent le circuit de Sheepshead Bay, à Brooklyn, sur deux Indian Power Plus de 1 000 cm³. Elles atteignent Los Angeles le 8 septembre après environ 5 500 miles, soit près de 8 850 kilomètres, puis poussent jusqu'à Tijuana. En chemin, elles montent au sommet du Pikes Peak, à plus de 4 300 mètres : premières femmes à y parvenir par un véhicule à moteur, sur la montagne que la course de côte du Colorado allait rendre mythique. Leur Power Plus, alors toute nouvelle chez le constructeur de Springfield, encaisse la piste, la boue et le désert.
La suite est moins glorieuse. L'armée américaine refuse de les engager, elles et toute autre femme, comme estafettes. Une partie de la presse leur reproche d'avoir déserté leur foyer : en août 1916, le Denver Post insinue que la préparation militaire sert surtout de prétexte à s'éloigner de la maison et raille leur tenue de cuir et de kaki. La presse spécialisée, elle, félicite la moto et parle du voyage comme de vacances. Durant le trajet, les deux sœurs sont arrêtées à plusieurs reprises, non pour excès de vitesse, mais pour port de vêtements d'homme. Augusta deviendra pilote d'avion, Adeline avocate.
Brooklands : trois femmes, une Gold Star
En Angleterre, l'anneau de Brooklands décerne une distinction convoitée : la Gold Star du British Motorcycle Racing Club, attribuée à qui boucle un tour à plus de 100 mph, soit 161 km/h, au cours d'une course. Trois femmes seulement l'ont obtenue avant que la guerre ne ferme le circuit.
La première est Florence Blenkiron (1904-1991), le 14 avril 1934, sur une Grindlay-Peerless 500, à 102,06 mph. Beatrice Shilling suit le 24 août de la même année sur sa Norton M30 ; les vitesses publiées varient d'une source à l'autre, entre 101 et 106 mph, mais le franchissement de la barre des 100 mph n'est, lui, pas contesté. Theresa Wallach complète le trio au printemps 1939 sur une Norton 350 : sa Gold Star est l'une des dernières décernées par le club avant la fermeture définitive de l'anneau.
Le détail compte : à Brooklands, les femmes couraient contre les hommes, dans les mêmes épreuves et sur les mêmes machines. Cette parité de fait constitue une exception dans le paysage sportif de l'époque. Blenkiron et Wallach allaient d'ailleurs partir ensemble vers le Sahara quelques mois après la première de ces Gold Star.
Beatrice Shilling : de l'anneau de vitesse au moteur Merlin
Beatrice Shilling, née le 8 mars 1909 à Waterlooville, obtient une licence d'ingénierie à l'université de Manchester en 1932, puis un master de génie mécanique. Elle court à Brooklands en préparant elle-même ses moteurs. Recrutée en 1936 au Royal Aircraft Establishment de Farnborough, elle prend la tête de la recherche sur les carburateurs le 1er novembre 1939.
Son nom reste attaché à un problème très concret. Les Hurricane et les Spitfire équipés du Rolls-Royce Merlin voyaient leur moteur s'étouffer en piqué : sous facteur de charge négatif, le carburateur perturbait l'alimentation, alors que les chasseurs allemands à injection directe ignoraient ce défaut. Shilling met au point une pièce d'une simplicité désarmante, un dé à coudre percé, bientôt simplifié en une rondelle calibrée limitant le débit d'essence. Au début de 1941, elle sillonne les bases de chasse de la Royal Air Force à la tête d'une petite équipe pour l'installer ; la tournée est bouclée en mars.
Les pilotes la surnomment « Miss Shilling's orifice ». Elle est faite officier de l'ordre de l'Empire britannique en 1949, reste à Farnborough jusqu'à sa retraite en 1969 et meurt le 18 novembre 1990. Son parcours dit l'essentiel : le circuit n'était pas un divertissement séparé de son métier, il en était le laboratoire.
Theresa Wallach : de Londres au Cap, puis l'Amérique
Theresa Wallach (30 avril 1909 - 30 avril 1999) est mécanicienne avant d'être aventurière. Le 11 décembre 1934, elle quitte Londres avec Florence Blenkiron sur une Panther 600 monocylindre attelée d'un side-car et d'une remorque, baptisée Venture. Les deux femmes arrivent au Cap le 29 juillet 1935, après avoir traversé l'Europe puis le Sahara, sans boussole selon leur propre récit. La vicomtesse Astor et plusieurs autres députées britanniques étaient venues les saluer au départ.
Les distances citées varient beaucoup selon les sources, de quelques milliers de miles à 13 500 : le chiffre exact reste incertain, la durée ne l'est pas — un peu plus de sept mois. Pendant la guerre, Wallach sert dans l'Auxiliary Territorial Service comme estafette et devient, en 1942, la première femme mécanicienne de chars de ce corps.
En 1947, elle repart seule : deux ans et demi et plus de 32 000 miles à travers le Canada, les États-Unis et le Mexique, financés par des petits boulots enchaînés au fil de la route. Elle s'installe ensuite aux États-Unis, ouvre à Chicago une concession de motos anglaises, puis fonde à Phoenix, en Arizona, une école de conduite baptisée Easy Riding Academy. Elle publie un manuel de pilotage en 1970 et roulera jusqu'à quatre-vingt-huit ans.

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Bessie Stringfield : la reine de Miami, et ce que l'on sait d'elle
Bessie Stringfield naît à Edenton, en Caroline du Nord, le 5 mars 1911 — les registres de la sécurité sociale américaine indiquent mars 1912, et la date reste discutée. Adolescente, elle apprend à piloter et ne s'arrête plus, inventant une méthode de voyage devenue célèbre : elle jette une pièce sur une carte des États-Unis et roule jusqu'à l'endroit où elle est tombée. Elle appelle cela ses « penny tours ».
Femme noire seule sur les routes du Sud ségrégué des années 1930 et 1940, elle dort régulièrement sur sa moto, faute d'établissement qui l'accepte. Elle est délibérément percutée par le conducteur blanc d'un pick-up, se voit refuser des prix qu'elle avait gagnés en flat track après avoir couru sous une apparence masculine, et doit démontrer son pilotage devant un capitaine de la police de Miami pour qu'on cesse de l'arrêter. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle est courrier civile pour l'armée américaine durant quatre ans, sur sa propre Harley-Davidson de 61 pouces cubes, et traverse le pays huit fois pour convoyer des documents entre bases.
Installée à Miami, elle y fonde dans les années 1950 l'Iron Horse Motorcycle Club et hérite du surnom que lui accole la presse locale. Elle meurt à Opa-locka le 16 février 1993. Une part de sa biographie est aujourd'hui contestée : sa nièce Esther Bennett a déclaré au New York Times en 2018 que Stringfield avait romancé ses origines, et sa biographe Ann Ferrar a reconnu avoir relayé ces récits à sa demande. Rien de cela n'enlève un kilomètre à ce qu'elle a parcouru ; une pionnière n'a pas besoin d'être un mythe pour compter. L'American Motorcyclist Association l'intronise à son Hall of Fame en 2002.
Anke-Eve Goldmann : le cuir une pièce et la porte fermée
Née à Berlin le 27 novembre 1929, Anke-Eve Goldmann est professeure de langues et journaliste avant d'être pilote. Elle roule d'abord en BMW R67/3 à partir de 1953, puis sur l'un des tout premiers exemplaires de la R69, avant de passer à une MV Agusta. Elle devient une ambassadrice officieuse des flat-twins de la firme bavaroise, dont elle défend le caractère routier dans la presse spécialisée.
On lui attribue une première d'équipement : la combinaison de cuir une pièce pour femme, dessinée avec l'équipementier allemand Harro, avec sa fermeture en diagonale sur la poitrine et sa coupe près du corps. Jusque-là, on courait en veste et pantalon séparés. Quelques années plus tôt, chez les hommes, Geoff Duke avait imposé le même principe en Grand Prix. La version de Goldmann passera ensuite dans le commerce.
Depuis les années 1950, elle court en endurance et sur circuit, au Nürburgring et à Hockenheim, mais les échelons supérieurs lui restent fermés au seul motif qu'elle est une femme. En 1958, elle participe à la fondation de la branche européenne de la Women's International Motorcycle Association, dont elle devient l'attachée de presse, et signe des articles dans Das Motorrad, Moto Revue ou Cycle World. André Pieyre de Mandiargues s'inspire d'elle pour Rebecca, l'héroïne de La Motocyclette (1963). Elle se retire de la vie publique au milieu des années 1970.
L'interdiction : de Clara Wagner à Beryl Swain
Le fil qui relie ces trajectoires n'est pas le courage, c'est le règlement. Clara Wagner est déclassée en 1910 parce qu'une femme ne peut pas figurer au classement ; les Van Buren sont écartées par l'armée en 1916 ; Goldmann est bloquée au seuil du haut niveau dans les années 1950. À chaque fois, l'argument avancé est la protection.
Le cas le plus documenté est celui de Beryl Swain (1936-2007). En 1962, elle prend le départ de la course 50 cm³ du Tourist Trophy sur une Itom et termine vingt-deuxième, à 48,3 mph de moyenne, sa boîte ayant perdu son rapport supérieur au second tour. Elle est la première femme à terminer une course solo sur le Mountain Course de la classique de l'île de Man. La Fédération internationale de motocyclisme avait imposé avant l'épreuve un poids minimum de 9 stones et 6 livres, soit environ 60 kg ; Swain en pesait moins de 8 et avait obtenu de passer la pesée lestée d'une ceinture de plongée. L'année suivante, sa licence internationale lui est retirée et les femmes sont écartées du TT. Aucune femme ne reprendra le départ avant Hilary Musson, en 1978.
Quand la compétition se ferme, il reste le spectacle. Les fêtes foraines, elles, emploient des pilotes féminines de haut niveau : en 1938, l'Anglaise Marjorie Dare tourne sans les mains sur le mur de la mort du Kursaal de Southend. Le paradoxe est complet : jugée trop fragile pour un circuit fermé, une femme pouvait rouler à la verticale devant un public payant.
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Tableau récapitulatif
| Pionnière | Période | Fait marquant | Machine |
|---|---|---|---|
| Clara Wagner | 1910 | Score parfait sur 365 miles Chicago-Indianapolis, trophée refusé | Monocylindre de 4 ch |
| Effie et Avis Hotchkiss | 1915 | Premières femmes à traverser les États-Unis à moto | Harley-Davidson Model 11-F et side-car |
| Augusta et Adeline Van Buren | 1916 | Traversée du continent chacune sur sa machine, sommet du Pikes Peak | Indian Power Plus 1 000 cm³ |
| Florence Blenkiron | 1934-1935 | Première Gold Star féminine de Brooklands, puis Londres-Le Cap | Grindlay-Peerless 500, Panther 600 |
| Beatrice Shilling | 1934-1969 | Gold Star de Brooklands, puis correctif du carburateur du Merlin | Norton M30 |
| Theresa Wallach | 1934-1970 | Londres-Le Cap, mécanicienne de chars, école de pilotage en Arizona | Panther 600, Norton 350 |
| Bessie Stringfield | 1930-1993 | Huit traversées des États-Unis comme courrier civile de l'armée | Harley-Davidson 61 pouces cubes |
| Anke-Eve Goldmann | 1950-1970 | Combinaison de cuir une pièce et fondation de la WIMA en Europe | BMW R67/3 puis R69 |
| Beryl Swain | 1962 | Première femme à terminer une course solo du Tourist Trophy | Itom 50 cm³ |
FAQ — Questions fréquentes
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Qui furent les premières femmes à traverser les États-Unis à moto ?Effie Hotchkiss et sa mère Avis, en 1915, sur une Harley-Davidson attelée d'un side-car. Les sœurs Van Buren, en 1916, furent les premières à réaliser la traversée chacune sur sa propre machine.
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Les sœurs Van Buren ont-elles obtenu ce qu'elles voulaient ?Non. Malgré une traversée d'environ 5 500 miles achevée le 8 septembre 1916, l'armée américaine refusa d'employer des femmes comme estafettes.
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Bessie Stringfield a-t-elle vraiment servi pendant la Seconde Guerre mondiale ?Oui, comme courrier civile de l'armée américaine pendant quatre ans, sur sa propre Harley-Davidson. En revanche, plusieurs éléments de sa biographie personnelle sont aujourd'hui contestés par sa famille.
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Qu'est-ce que la Gold Star de Brooklands ?Une distinction du British Motorcycle Racing Club récompensant un tour bouclé à plus de 100 mph en course. Trois femmes l'ont obtenue : Florence Blenkiron et Beatrice Shilling en 1934, Theresa Wallach en 1939.
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Pourquoi les femmes ont-elles disparu du Tourist Trophy après 1962 ?La Fédération internationale de motocyclisme, qui avait déjà imposé un poids minimum avant la course, retira à Beryl Swain sa licence internationale l'année suivante, au motif que la discipline était trop dangereuse pour les femmes. Aucune femme ne courut le TT avant Hilary Musson, en 1978.
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Beatrice Shilling était-elle pilote ou ingénieure ?Les deux. Elle courait à Brooklands et dirigeait la recherche sur les carburateurs au Royal Aircraft Establishment, où elle conçut le dispositif qui corrigea l'alimentation du moteur Rolls-Royce Merlin en vol négatif.

